L’épopée du Normandie-Niemen

Bienvenue à Ivanovo, une ville fer de lance de l’industrie du textile russe, située à 250 kilomètres au nord-est de Moscou. Nous sommes en plein hiver 1943. Il fait moins 20°C et le paysage n’est qu’un immense manteau blanc. Il y a là un terrain d’aviation où s’entraînent des pilotes d’un genre nouveau car, s’ils portent des culottes de cheval, des bottes de cuir à semelle de feutre et sont coiffés de chapka de fourrure à oreillettes typiquement russes, ils se distinguent par leur blouson d’aviateur qui est lui, bleu marine, comme ceux revêtus par les pilotes français de l’armée de l’air. Cette poignée de pilotes français, ce sont les hommes du Normandie, une escadrille amenée à être baptisée Normandie-Niemen. Roland de la Poype est l’un d’eux. Il a écrit L’épopée du Normandie-Niemen qui nous raconte l’histoire de ces aviateurs héroïques qui ont combattu la Luftwaffe aux côtés des Soviétiques sur le front de l’est.

Au cœur de cet hiver 1943, Roland de la Poype et ses camarades terminent leur entraînement. Ils pilotent alors des Yak-1, de petits chasseurs russes qui peuvent être propulsés à près de 600 km/h. L’avantage principal de cet avion est la visibilité qui est offerte au pilote. Les hommes du “Normandie” sont même unanimes pour dire qu’il est plus facile à piloter que le Spitfire, l’aéronef britannique qui fait pourtant des merveilles sur le front de l’ouest.

La formation s’achève à la mi-mars par un passage en revue de l’unité par le général commandant des forces aériennes de la région de Moscou et le général Petit, commandant de la mission militaire française dans la capitale de l’URSS. De cette présentation, dépend l’envoi de l’unité sur le front. Les quatorze Yak-1 aux casseroles d’hélices tricolores décollent donc, dans un rugissement assourdissant, avec à leur bord, des pilotes bien décidés à montrer de quoi ils sont capables. La démonstration débute par un classique passage en patrouille, puis s’enchaînent des exercices de combat tournoyants. Les pilotes terminent avec des virages serrés à 360°, l’une des figures clés du combat aérien, dans des temps inférieurs à ceux habituellement effectués par les élèves russes. Au sol, les officiers soviétiques sont impressionnés et déclarent le “Normandie” bon pour le front.

Ils ne sont toutefois que quatorze pilotes et un pilote de liaison, autant dire une goutte d’eau dans un océan, une poignée de pilotes lâchée dans une mêlée de plusieurs millions de soldats.

Roland de la Poype avait appris la future naissance de ce groupe de chasse à la fin de l’été 1942 quand il se trouvait en Ecosse pour combattre au sein du 602 squadron “City of Glasgow”. A vrai dire, il s’y ennuyait un peu. Les missions d’escorte, à très haute altitude, n’avaient pour lui pas beaucoup de saveur. Alors, quand le représentant du général de Gaulle, le capitaine de corvette Jubelin, vient l’avertir qu’un groupe de pilotes français est en train de se constituer pour partir à l’étranger, précisément en Russe, il n’hésite pas une seule seconde. Il se dit même rassuré par cette perspective préférant de loin, en cas de pépin, se réceptionner sur la neige molle de la plaine russe plutôt que se crasher dans les eaux glacées de la Norvège.

Il faut toutefois s’appeler de Gaulle ou avoir l’inconscience d’un aviateur de vingt ans pour croire à la réussite d’une telle expédition dans le brasier qu’est le front de l’Est à cette époque. Le 23 août, six cent bombardiers à croix gammée ont attaqué la grande ville industrielle de Stalingrad tuant quarante mille personnes !

Le 27 novembre 1942, les quelques pilotes et mécaniciens qui se sont embarqué dans cette folle aventure, se retrouvent sur le tarmac de l’aéroport de Téhéran. Dernière étape de leur long périple à travers l’Afrique et le Moyen-Orient avant de rejoindre les steppes russes. Ils découvrent la fameuse étoile rouge à cinq branches peinte sur le fuselage et les ailes d’un avion de transport qui va les conduire jusqu’à Ivanovo, là où ils vont prendre part à leur entraînement.

Le 22 mars 1943, après cette préparation et cette fraternité déjà nouée avec les Russes, le “Normandie” est envoyé à Polotniamy-Zavod, à moins de cent kilomètres du front. Et c’est déjà l’enfer. “Je mesure la distance qui me sépare de l’Angleterre. Comparé à nos nouvelles conditions de vie, c’était la guerre en dentelles, là-bas.”, écrit Roland. C’est dire… Les premières missions s’enchaînent, les premières victoires, contre des Focke-Wulf de surcroît, mais aussi les premiers drames. Le 13 avril, le groupe perd trois de ses pilotes en moins de dix minutes. Les Russes s’inquiètent : trois morts sur un effectif de quatorze pilotes, c’est énorme. Ils tiennent absolument à ce que le “Normandie” dure le plus possible parce qu’ils veulent en faire un symbole et un outil de propagande. Pendant trois ans, le régime va en effet photographier et filmer les exploits de ce groupe, plus que toute autre unité engagée sur le front.

Le “Normandie” est ensuite engagé dans la gigantesque bataille d’Orel qui met aux prises quelques six mille chars, quatre milles avions et deux millions d’hommes. Roland et ses camarades fournissent alors un effort sans précédent. En quatre jours, 112 sorties, 17 avions ennemis abattus. Les missions s’enchaînent de 4 heures du matin à 23 heures. Sous ces latitudes, le jour n’en finit plus.

Les mécanos français quittent le front. Ils sont remplacés par des Soviétiques. Le “Normandie” devient une unité franco-russe, la seule sous ce format de toute la Seconde Guerre Mondiale. Sa réputation grandit de jour en jour. Le général de Gaulle décerne au groupe le titre de Compagnon de la Libération. Et Staline commence à applaudir les performances des pilotes français. L’épopée du “Normandie” était née. Jusqu’à la fin de la guerre, nos aviateurs continueront à se battre aux côtés de leurs frères russes. Ils en payeront un lourd tribut. La moitié de l’effectif ne reviendra pas du front de l’est.

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