Antoine de Saint-Exupéry à New-York
Bienvenue à New York, plus précisément sur Long Island, au nord de l’île, dans un village appelé Asharoken, du comté de Suffolk. Nous faisons face à l’océan Atlantique. Nous sommes à l’été 1942 et il fait un temps radieux ce jour-là. Dans ce petit village d’à peine 600 âmes, se niche une superbe propriété, imposante avec ses vingt-deux pièces. Il s’agit d’une grande maison victorienne toute blanche, construite en bois en 1862.
Au rez-de-chaussée, nous pénétrons dans une pièce où l’odeur principale provient de cigarettes qui se consument encore dans un cendrier. Derrière le bureau, un homme un peu maladroit, surpris par notre entrée dans la pièce, renverse sa tasse de café sur les feuilles de papier qui se trouvent devant lui. Cet homme, courbé sur son bureau, a l’air bien bien concentré et soucieux de ce qu’il écrit. Cet homme, c’est Antoine de Saint-Exupéry. Il est en train de conclure le manuscrit de ce qui sera le chef d’œuvre de sa vie, Le Petit Prince.
Il l’écrit donc dans cette maison qui fut louée par Consuelo, son épouse, sa “rose”, la jeune femme y réunissant pour de grandes fêtes des hommes et des femmes de lettres français et étrangers, des artistes aussi.
La période américaine de Saint-Exupéry, ce sont trois années, de 1940 à 1943, trois années bien prolifiques sur le plan de l’écriture.
Le 21 décembre 1940, il embarque à bord du Siboney depuis Lisbonne, au Portugal. A cette époque, la France est vaincue par l’Allemagne nazie. Le capitaine Saint-Exupéry a vécu douloureusement la défaite française. Il a pris part à cette guerre au sein du groupe de reconnaissance 2/33. Les images de la France occupée et de l’exode l’ont blessé profondément. Il a appris aussi la mort de son ami Henri Guillaumet, abattu par un chasseur italien au large de la Tunisie. C’est dans ce contexte qu’il part aux Etats-Unis, sans doute pour chercher un nouveau souffle. La traversée dure du 22 au 31 décembre. A son arrivée, il est déjà une star. La parution de Terre des Hommes l’avait rendu célèbre auprès des Américains qui lui attribuèrent d’ailleurs la National Book Award. Il ne part pas en terre inconnue. Il s’est déjà rendu à New York en 1938 et trois fois en 1939. Il a sur place un agent, des traducteurs et des éditeurs américains.
New York est à l’époque un refuge pour de nombreux exilés français, des artistes et des intellectuels. Ce microcosme se connaît et se côtoie, fréquente les même lieux, débat aussi longuement. Les passions se déchaînent parfois entre les partisans gaullistes, les vichyssistes, les bellicistes ou les pacifistes. Saint-Exupéry trouve cette ambiance étouffante. “Un panier de crabes”, dit-il.
Difficile pour lui de convaincre qu’il est un vrai patriote, même après son célèbre “Appel aux Français” sur les ondes de la NBC le 29 novembre 1942 dans lequel il clame vouloir la victoire sur le camp nazi. Il souhaite avant tout la réconciliation de tous les Français et lance : “Haïssons les partis, les clans et les divisions.” Rien n’y fait. On lui reproche de ne pas avoir rallié directement de Gaulle et de n’avoir pas jugé plus explicitement ceux qui ont signé l’armistice.
Il n’apprécie guère le modèle de société américain et finalement, nourrit qu’une seule ambition : repartir se battre. Il tente tout, en dépit de son âge, de sa mauvaise santé, et des réticences des états-majors. Il lui faut attendre la mi-mars 1943 pour recevoir sa feuille d’embarquement pour l’Afrique du Nord.
Alors, dans l’attente de ce retour sur le front, Antoine écrit, beaucoup. A la grande trilogie française (Courrier Sud, Vol de Nuit, Terre des Hommes), succède la trilogie américaine, tout aussi fameuse, voire encore plus.
Dès la mi-août 1941, il s’attelle en effet à la rédaction de Pilote de Guerre. Le livre est attendu avec impatience par ses éditeurs américains. Il donne, dès le premier mois d’écriture, des pages à relire à son ami Jean Renoir. Il est traduit en anglais sous le titre Flight to Arras et s’inspire des missions que l’aviateur a effectuées dans le ciel du nord de la France à bord de son appareil de reconnaissance, le Bloch MB. 174, au printemps 1940. Il devait photographier la situation au sol mais ne fait que constater en réalité la débâcle française.
Une première édition, limitée à seulement 2 100 exemplaires, est d’abord autorisée en France. Elle sort le 27 novembre 1942. Mais le débarquement allié en Afrique du Nord, le sabordage de la flotte française à Toulon et l’occupation qui s’en suit de la zone libre scelle le sort de Pilote de Guerre. La commercialisation est interdite le 8 décembre par la propagande allemande, de concert avec Vichy. Néanmoins, durant toute la guerre, des éditions clandestines circulent sous le manteau. L’oeuvre est considérée dans l’opinion populaire comme un outil de résistance. Dans la revue The Atlantic, il est écrit que ce récit “est la meilleur réponse que les démocraties aient trouvée jusqu’ici à Mein Kampf.”
Un peu plus tôt d’ailleurs, alors que le 7 décembre 1941, les Japonais venaient de frapper Pearl Harbor, Saint-Exupéry avait prononcé son « Message aux jeunes américains » devant le corps des étudiants volontaires : «Vous êtes en guerre. Vous êtes jeunes. Vous vous préparez à travailler et à vous battre pour votre pays. Mais il s’agit, vous le savez, de plus encore que du sort de votre pays. C’est le sort du monde qui est en jeu. Et vous vous préparez à travailler et à vous battre pour la liberté dans le monde. », disait-il.
Son second opus américain, c’est bien évidemment Le Petit Prince qu’il écrit dans cette fameuse maison de Bevin House. Il l’a écrit très rapidement aussi, durant l’été 1942. Son agent Maximilian Becker et son traducteur Lewis Galantière le sollicitaient régulièrement pour qu’il écrive un conte pour enfants.
Le manuscrit définitif est remis le 12 novembre à ses éditeurs. Il est publié d’abord en anglais le 6 avril 1943 et quelques jours plus tard en français alors que Saint-Exupéry avait déjà embarqué pour l’Algérie. Ceci dit, sa première publication en France n’interviendra qu’en 1946. Le conte est adressé à son grand ami Léon Werth, un gaulliste lui, qui sera aussi le destinataire de la célèbre Lettre à un otage qui paraîtra en juin 1943 à New York, son troisième et dernier grand écrit américain.
Le Petit Prince est donc écrit comme un conte, mais cela sent le vécu. L’intrigue démarre avec un aviateur victime d’une panne dans le désert comme St-Ex l’a vécu lui-même en Lybie.
C’est un conte pour enfant aussi, mais les messages s’adressent tout autant aux adultes. Combien de leçons de vie peut-on retenir au fil de ses pages décorées d’aquarelles toutes aussi belles ?
On y retrouve en effet les thèmes chers à l’auteur, l’équilibre que nous devons toujours trouver entre liberté et responsabilité, la quête de l’autre dans la solitude que l’on peut vivre, la domination du capitalisme et l’état de notre planète, l’inquiétude devant notre futur et le bien commun.
Mais oui, ce qui est délicat et poétique, c’est cette écriture enfantine. Tonio comprenait les enfants mieux que quiconque car il en était resté un, quand bien même il était traversé par des angoisses (la perte de son frère, de son père qu’il a à peine connu, ses camarades pilotes disparus, les pionniers de l’Aéropostale…).
Ses moments de joie, il les vivait surtout en compagnie des enfants de ses amis. Avec eux, il passait des heures à jouer, à construire des cocottes en papier, à fabriquer des bombes à eaux, à leur faire des tours de carte et de magie, à leur raconter des histoires et à dessiner pour eux. Par exemple, il s’était lié d’amitié avec la jeune Marie-Sygne, la fille d’Henri Claudel, un autre gaulliste. Il lui dessinait même des Petit Prince. La jeune fille devenue femme garda toute sa vie ces précieux dessins. Comme on la comprend…
Lors d’une parenthèse québécoise, en 1942, Saint-Exupéry avait accepté de donner une conférence à l’invitation de Charles de Koninck qui avait écrit un essai sur le bien commun, ce qui allait dans le sens des idées d’Antoine. Un jeune fils du même Charles, Thomas, âgé de 8 ans, s’est toujours souvenu de cette rencontre avec St-Ex, émerveillé par ses exploits de pilote. Il en profitait pour l’assaillir de questions, de quoi faire dire à Saint-Ex plus tard : « Avec toutes ses questions, Thomas me fait penser à mon Petit Prince ».
Rappelons qu’il n’avait pas encore commencé l’écriture de son conte. Le Petit Prince a été en réalité pour Saint-Ex comme une fée clochette qui se serait assise sur son épaule. D’ailleurs, dès les années 1930, apparaît la figure du Petit Prince dans l’univers de Saint-Exupéry. Des dessins en attestent.
A son départ de New York, sur le navire Stirling Castle, le 2 avril 1943, Antoine de Saint-Exupéry part léger. Il n’a qu’une seule cantine, quelques vêtements, des livres et des papiers. Et son cartable, qu’il ne quitte jamais parce qu’il renferme des œuvres en cours, notamment un épais manuscrit qu’il avait commencé à travailler dès 1937, et qui deviendra Citadelle. Le reste, il le laisse à Consuelo. Citadelle, ce sont plus de 700 pages écrites mais très désordonnées. Sa méthode d’écriture et de réécriture lui rend difficile la tâche pour structurer proprement ce nouvel ouvrage.
C’est Nelly de Vogüé, l’une de ses nombreuses conquêtes amoureuses, qui en assure la publication en 1948, quatre ans après la disparition de l’auteur. Elle le segmente en 219 chapitres ! On y retrouve les valeurs défendues avec constance par Saint-Exupéry, l’humanisme, l’harmonie entre les êtres mais aussi beaucoup de réflexions sur la spiritualité, le dépouillement à l’image de ces Bédouins du Sahara, que Saint-Ex a pu observer, et qui construisent leur citadelle au milieu des sables.

