L’histoire fascinante de sir Douglas Bader: l’As cul-de-jatte de la Royal Air Force
“Si j’avais encore mes deux jambes, je serais probablement un obscur colonel retraité quelque part. Sans elles, j’ai vécu la vie que j’ai vécue.”, témoignera Douglas Bader après la Seconde Guerre Mondiale. Sa vie n’est qu’un miracle. La voici.
Douglas Bader est né à Londres en 1910. Il passe les premières années de sa vie en Inde avec ses parents avant de revenir au Royaume-Uni. Jeune homme, il est un sportif passionné. Il représente son collège au rugby, au tir, au hockey, à l’athlétisme, à la boxe et au cricket. C’est dire.
Il a 17 ans quand il décide de rejoindre la Royal Air Force. Il intègre alors l’école de l’air de Cranwell en septembre 1928. Sa formation dure deux ans. C’est un élève plus que moyen même si ses encadrants relèvent de bonnes aptitudes de vol. Il sort 18e de sa promotion de 21 élèves. “Vous êtes jeune, je peux comprendre vos problèmes, mais la RAF non, elle veut des hommes ici, pas des écoliers.”, lui dit le commandant de l’école. Vexé, Douglas Bader se met au boulot pour avoir une attitude quasi irréprochable.
Diplômé en 1930, il est affecté au 23e Squadron sur l’aérodrome de Kenley. Il pilote d’abord sur un Gloster Gamecock, un petit chasseur biplan qui n’aura que peu de succès tant il était connu pour provoquer de nombreux accidents à l’atterrissage et des décrochages en plein vol. Il apprend ensuite à piloter un Bristol Bulldog, un chasseur biplan plus rapide.
Douglas Bader est à ce moment-là un féru d’acrobaties aériennes. Le lundi 14 décembre 1931, alors qu’il se trouve sur l’aérodrome de Woodley, des camarades lui demandent de faire une démonstration acrobatique à basse altitude avec son Bristol Bulldog. Bien qu’il n’ait pas beaucoup d’expérience avec cet avion-là, il s’exécute. Juste après avoir décollé, il se lance dans un tonneau et traverse toute la piste sur le dos. Cependant, il vole trop bas. En voulant se remettre la tête à la droit, son aile gauche accroche le sol. L’avion est en miettes. Ses deux jambes sont écrasées.
Transporté en urgence à l’hôpital royal de Berkshire, il est confié au docteur Leonard Joyce, l’un des meilleurs chirurgiens britanniques. Celui-ci entreprend rapidement de lui amputer la jambe droite au-dessus du genou. Quelques jours plus tard, rebelote avec la jambe gauche, cette fois quinze centimètres en-dessous du genou.
Sa convalescence n’est ensuite qu’un chemin de croix. Il devient dépendant à la morphine pour calmer ses douleurs mais il fait preuve dans le même temps d’une volonté tenace afin de s’en sortir. En 1932, il est transféré à l’hôpital de la RAF à Uxbridge. Il se lie alors d’amitié avec un certain Marcel Dessoutter, un ancien ingénieur aéronautique. Il se trouve que ce dernier a lui aussi perdu une jambe dans un accident d’avion. Après cette mésaventure, il a créé une société fabriquant des prothèses de jambes en aluminium. C’était inédit à l’époque. Douglas Bader devient ainsi le premier client à avoir besoin d’une prothèse pour chacune de ses jambes.
Il fait désormais tous les efforts nécessaires pour voler à nouveau malgré l’inconfort qu’il éprouve à cause de ses prothèses. Peu à peu, il arrive à conduire une voiture modifiée spécialement pour lui et même à jouer au golf. En juin 1932, il passe un week-end avec le sous-secrétaire de l’air, sir Phillip Sasson. Douglas Bader se met à insister fortement auprès de son hôte afin qu’il puisse reprendre les commandes d’un avion. Il se trouve que le sous-secrétaire de l’air habite à côté d’un aérodrome. Eprouvant de la compassion pour son invité, il lui propose de voler à bord d’un Avro 504. Le miracle se produit. Douglas Bader réalise un vol sans aucune anicroche. Puis, une visite médicale finit par le déclarer totalement apte au vol mais avec quelques restrictions de prudence.
La joie est de courte durée. Quelques mois plus tard, en avril 1933, les autorités britanniques décident de le retirer du service actif. La mort dans l’âme, il quitte la RAF avec une pension d’invalidité totale. Il accepte ensuite un poste à l’Asiatic Petroleum Compagny, la future Shell. Revoler, malgré tout, demeure son objectif principal. Alors que la guerre se profile, il retente à plusieurs reprises d’intégrer les forces aériennes britanniques. Il ne cesse de contacter ses anciens camarades et chefs de l’école de l’air pour être recommandé. Sa détermination portera ses fruits. Son ancien commandant de Cranwell lui permet d’effectuer un test de vol qu’il réussit brillamment.
Huit ans après son tragique accident, le 27 novembre 1939, il fait partie à nouveau des effectifs de la RAF. Le voilà en solo aux commandes d’un biplan, puis très rapidement d’un Fairey Battle, un chasseur-bombardier monoplan. Ce sera ensuite l’avion d’instruction Miles Masters avant de pouvoir toucher aux commandes des célèbres Hurricane et Spitfire, les avions légendaires de la bataille d’Angleterre.
A 29 ans, il rejoint le 19e Squadron sur la mythique base de Duxford. Nous sommes en février 1940 durant la drôle de guerre. En avril, il intègre l’escadrille 222, stationnée également à Duxford. Il fait alors la connaissance du Spitfire. Le pur-sang anglais doit d’abord être dompté. Un jour, alors qu’il s’apprête à décoller, l’hélice de son chasseur est mal réglée. Il s’écrase au décollage mais ne reçoit qu’une égratignure à la tête. Cela aurait pu être toutefois plus grave. Il se rend compte quelques temps après l’accident que ses prothèses sont totalement déformées. En réalité, s’il ne les portait pas, ses jambes auraient été broyées durant cet accident ! Il suffit simplement de redresser les prothèses pour qu’il puisse reprendre ses activités. Il s’en veut toutefois de ne pas avoir vérifié le pas de l’hélice. Malgré cette erreur, on lui confie le commandement de l’escadrille.
Durant la campagne de France, Douglas Bader connaît ses premiers combats en couvrant la retraite de Dunkerque. Il frappe fort d’entrée en abattant un Messerschmitt 109. Quelques semaines plus tard, il devient Squadron Leader de l’escadrille 242, une formation de pilotes canadiens durement touchés par les combats dans le nord de la France. Le moral dans les chaussettes, ils vont reprendre espoir en découvrant l’incroyable parcours de leur chef par intérim, Douglas Bader.
Durant la bataille d’Angleterre, notre homme défend bec et ongles une nouvelle tactique aérienne, dénommée Big Wing. Il s’agit d’envoyer plusieurs escadrilles de chasseurs ensemble pour faire face aux grappes de bombardiers allemands, de sorte à en abattre un maximum. Cette option fait grandement débat au sein de l’état-major britannique. Quoi qu’il en soit, Bader se retrouve effectivement souvent à la tête d’une escadrille comprenant jusqu’à cinq escadrons. L’histoire la retiendra sous le nom d’ “escadrille Duxford”. Douglas Bader devient un as au cours de cette bataille d’Angleterre, accumulant des victoires de prestige. Il reçoit le 12 décembre 1940 la Distinguished Flying Cross. Son unité a remporté 62 victoires aériennes durant les combats.
En mars 1941, son aventure à la 242 prend fin. Il devient alors le Wing commander de l’aérodrome de Tangmere et prend le commandement de trois escadrilles de Spitfire et d’une de Beaufighter, un chasseur-bombardier et d’attaque au sol.
Sa carrière relève déjà d’un parcours héroïque mais la suite de son histoire est encore plus rocambolesque. Lors d’une sortie aérienne le 9 août 1941, après avoir remporté deux nouvelles victoires, il est abattu dans le ciel de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais. Deux hypothèses s’affrontent alors : celle retenue majoritairement est qu’il aurait été touché par un tir ennemi. L’autre, qu’il serait rentré en collision avec un Messerschmitt 109. Quoi qu’il en soit, au cours de sa chute, Bader réussit non sans mal à s’extraire de la carlingue puis à sauter en parachute. Il en perd ses prothèses.
Douglas Bader est fait prisonnier par les Allemands qui mettent quelques temps à l’identifier. Il est transféré à l’hôpital de Saint-Omer, cette ville où son père, soldat lui aussi, s’est éteint juste après la Grande Guerre. C’est à cet instant que se joue probablement l’une des plus jolies histoires de fraternité durant cette guerre. Les pilotes allemands vouent en effet une admiration sincère pour Bader. Ils connaissent son histoire par cœur. Dans un esprit chevaleresque, digne des as de la Première Guerre Mondiale, il vont autoriser les Britanniques à faire passer un avion afin que celui-ci largue en parachute de nouvelles prothèses. Les Allemands ne cesseront ensuite de traiter avec respect l’as britannique. Adolf Galland, l’as des as de la Luftwaffe lui autorisera même à monter à bord de son Bf 109 personnel. Douglas, toujours autant espiègle, lui demandera de faire un tour, ce à quoi l’Allemand répondra par la négative tout en riant. Avec le temps et avec ses nouvelles jambes, il tentera plusieurs fois de s’évader. Les Allemands, agacés mais toujours respectueux à son égard, finiront par le faire prisonnier dans la célèbre forteresse de Colditz. Ils iront tout de même jusqu’à lui confisquer ses prothèses quand Bader refusera de leur promettre de ne plus s’évader.
Il faudra attendre le printemps 1945 pour qu’il soit libéré par l’armée américaine. Le 15 septembre 1945, crédité de 22 victoires aériennes, il mène le défilé aérien de la victoire, fort de 300 avions, au-dessus de Londres. En 1954, sort le livre Reach for the sky, une biographie qui lui est consacrée. Le livre est le plus vendu dans le Royaume-Uni d’après guerre, le tirage initial de 300 000 exemplaires étant très vite épuisé.
Douglas Bader a ainsi inspiré des générations et des générations de jeunes aviateurs, épris de passion pour ce parcours haut en couleurs, tout en humour et flegme bien britannique.

