Joseph Kessel aime s’appuyer sur des figures légendaires pour composer ses récits épiques. Il y aura Mermoz, Saint-Ex, Guillaumet ou Reine qui l’accompagneront mais bien avant ceux-là, il y a eu le capitaine Thélis Vachon, le premier héros de sa jeunesse, son chef qu’il admirait tant au sein de l’escadrille de reconnaissance S.39 basée près de Reims. Un destin un peu oublié par le grand livre de l’aviation qui pourtant mérite bien des éloges.
Issu d’une vieille famille lyonnaise, Thélis Vachon est le fils d’un capitaine de cavalerie en garnison à Dole, dans le Jura. Ce dernier meurt en 1901. La famille Vachon part alors s’installer à Saint-Brieuc. Ses études sont brillantes mais il est refusé à l’Ecole navale en raison d’une petite myopie. Thélis Vachon est employé un temps au sein de la Compagnie générale transatlantique avant de s’engager volontairement au sein du 50e régiment d’artillerie de campagne.
A la veille de la Grande Guerre, il est mobilisé au sein du 62e régiment d’artillerie de campagne mais choisit le 1er mars 1915 de servir dans l’aviation comme observateur puis comme pilote. Il n’a pas encore vingt-quatre ans quand il est nommé commandant de l’escadrille S.39 le 17 novembre 1917. Le rôle de son escadrille de reconnaissance est le réglage d’artillerie. C’est à cette époque qu’il reçoit sous ses ordres le sous-lieutenant Joseph Kessel, âgé seulement de dix-huit ans. L’admiration et l’affection entre les deux hommes est réciproque. Jef officie alors au rôle d’observateur. Si les as français s’appellent Fonck, Guynemer ou Nungesser, l’as des as dans le cœur de Joseph Kessel est sans nul doute le capitaine Thélis Vachon.
Bien que servant dans l’observation aérienne, ce dernier peut être considéré comme un authentique chevalier du ciel. Il échappe par huit fois aux tirs ennemis. Son avion est souvent gravement endommagé, son moteur se retrouve parfois en feu, mais il semble invincible. Pour Kessel, c’est un père. Il lui doit tout: l’apprentissage de l’aviation, l’observation des cartes, les techniques de combat, l’art de la mécanique, absolument tout… “Un mot, un seul, et Kessel lui répond, lui obéit, non pas aveuglément mais comme un fils obéit à un père attentif et aimant.”, raconte Olivier Weber dans son Dictionnaire amoureux de Joseph Kessel.
Thélis Vachon participe à trente-cinq combats aériens et abat un ennemi. Il contribue tout de même à mettre vingt avions allemands hors d’état de nuire. Ses citations à l’ordre de l’armée illustrent son courage exemplaire. Il en va ainsi de celle du 19 septembre 1915 : “D’une grande énergie et d’un grand courage rendant journellement les plus grands services. Le 9 août 1915, ils ont provoqué l’admiration de toute une division en achevant un réglage de tir malgré le feu intense et ajusté des canons ennemis qui ont tiré sur eux plus de 140 obus. Le 8 septembre 1915 au cours d’un réglage, ont reçu un obus de plein fouet qui a traversé leur appareil l’obligeant à une descente rapide que l’habilité seule du pilote a empêché d’être fatale.” Il en va aussi de celle du 28 décembre 1916 : “Vaillant officier qui a donné de nombreuses preuves de son courage et de son énergie. Le 2 décembre 1916, au cours d’un réglage, s’est porté au secours d’un camarade attaqué par 2 avions allemands et a attiré sur lui le feu de l’ennemi, après avoir dérouté lui-même l’adversaire qui le poursuivait, a continué l’accomplissement de sa mission bien que son appareil ait été gravement atteint par les balles et que sa mitrailleuse ait été rendu inutilisable.”
Le 14 octobre 1918, à quelques semaines de l’armistice, le capitaine Vachon est pris en chasse par trois pilotes allemands au-dessus de l’Argonne lors d’un vol de repérage. Une balle l’atteint au poumon. Il parvient tout de même à poser son avion près du bois de Cernay, juste avant de rendre son dernier souffle, ce qui sauve son observateur du crash. Une disparition qui hantera longtemps Joseph Kessel. En 1973, dans l’émission télévisée A livre ouvert, le lion de la littérature française, évoque à nouveau ce personnage : “Nous avions un merveilleux capitaine dont je parle dans L’équipage. C’est d’ailleurs le premier mort que j’ai vu et qui m’était vraiment cher. J’étais en permission et le jour de mon retour, il a été tué… Je l’ai veillé et c’est vraiment une des choses qui me sont restées pour toujours.”
L’hommage de Joseph Kessel pour Thélis Vachon est en effet en filigrane dans l’ensemble de son roman, en témoigne ce passage: “Ce garçon de vingt-quatre ans est notre âme, la vie de l’escadrille. Sa joie, son courage, sa jeunesse ! Il a la croix comme observateur, six palmes comme pilote, et n’en parle jamais. Il volerait dix heures par jour si nous le laissions faire. Et quel camarade, vous verrez !”.
Décoré de la Légion d’honneur en 1916, il reçoit la rosette d’officier sur son lit de mort et hérite du surnom de “Guynemer de l’observation”.

