Adrienne Bolland, la déesse des Andes

Petite, Adrienne était surnommée Louis XIV par ses proches qui aimaient la taquiner. Ses cheveux bouclés et abondants donnaient l’impression qu’elle portait la perruque du Roi-Soleil. Son caractère correspondait aussi à celui du monarque tant elle apparaissait exigeante avec son entourage. Exigeante, elle l’est devenue ensuite avec elle-même et c’est peut-être un peu cela qui lui permit de devenir à son tour la Reine-Soleil de l’aviation française.

Née à Arcueil dans le Val-de-Marne le 25 novembre 1895, elle est la dernière d’une fratrie de sept enfants. Ses crises de nerf sont régulières mais son cœur s’avère ardent et elle est dotée d’une grande sensibilité. Lorsque le père de famille décède en 1909, la famille se retrouve dans une situation matérielle compliquée. Son caractère s’affirme encore. La jeune Adrienne devient un parfait garçon manqué et pointe déjà chez elle une soif d’ambition irréfrénable. Toutefois, sa jeunesse est marquée par des déboires. Elle devient addicte au jeu. En 1919, elle perd ainsi une grande somme d’argent en pariant lors de courses de chevaux. Adrienne demande refuge à des amis, redoutant de rentrer chez elle sans un sou en poche. Cet événement constitue le tournant de sa vie car la voici bien obligée de se remettre en question et de se choisir une vraie profession qui lui assurera d’être indépendante. Devant ses amis, paisiblement mais nettement, elle déclare : “Je vais faire de l’aviation.” Ses amis sont étonnés mais peu doutent de sa sincérité. Sa voix ne la trahissait pas à ce moment-là. Sa décision était donc irrévocable et c’est ainsi qu’elle partit s’inscrire, en cette même année 1919, à l’école d’aviation des frères Caudron, située au Crotoy, en baie de Somme.

Bien que sa décision n’enchante guère sa famille, excepté l’un de ses frères qui l’aide financièrement, son apprentissage du pilotage s’avère efficace. Deux mois à peine après avoir fait son baptême de l’air, elle décroche son brevet de pilote, rejoignant ainsi la mince cohorte des treize premières femmes pilotes en France. Indisciplinée, excentrique parfois, Adrienne est toutefois sacrément douée, de quoi convaincre Monsieur Caudron de l’engager pour convoyer des avions. Pendant des mois, elle découvre du pays, des nouveaux terrains d’aviation, de nouveaux pilotes, de nouveaux engins. Elle prend un plaisir fou à jouer le rôle de livreur dans ces escapades aux quatre coins de l’Hexagone. Mais à chaque fois qu’elle se sépare de son avion, elle éprouve un pincement au cœur. A force d’avoir donné le meilleur d’elle-même pour chaque aéronef, elle se sent comme faire corps avec celui-ci. Elle désire maintenant plus que tout posséder un avion, rien qu’à elle.

Monsieur Caudron allait faire de son rêve une réalité mais à une condition: réussir d’abord un looping. Si ce dernier est correctement effectué, alors l’avion est à elle. Adrienne ne s’est encore jamais livrée à l’acrobatie. Prenant des conseils auprès d’autres pilotes, elle finit par vaincre ses premières appréhensions et exécute une boucle complète, si bien même qu’elle se laisse entraîner par un second looping. Adrienne Bolland devient la première femme au monde à réaliser cette figure. Elle est aux anges. Adrienne sait maintenant qu’elle va hériter d’un avion. Convoyant toujours des avions, elle est désormais également attendue de pied ferme à des fêtes aériennes par un public friand de cette voltige aérienne qui commence à créer la sensation à l’aube des Années folles.

L’aviation est désormais une vocation bien ancrée dans ses gènes. Adrienne en veut toujours plus. A René Caudron, elle demande comment elle pourrait encore davantage marquer les esprits. Elle a entendu parler bien entendu de Blériot qui a traversé la Manche dès 1909 ou de Chavez qui a franchi les Alpes en 1910. Elle sait aussi que l’Américaine Harriet Quimby a réussi la traversée de la Manche depuis l’Angleterre en 1912. Elle se verrait bien rééditer ce genre d’exploit. Soit, René Caudron lui confie la tâche de vaincre la Manche depuis la France. Ce sera chose faite le 25 août 1920. Adrienne Bolland est la première femme à réaliser la traversée la Manche dans ce sens mais cette aventure lui laisse un goût amer. La Manche n’est à ses yeux qu’une petite flaque que les avions franchissent désormais sans problèmes. Non, elle rêve d’inédit, de terres et de cieux jamais domptés par les aviateurs. “Partez pour l’Amérique du Sud.”, lui suggère donc Monsieur Caudron.

Adrienne le prend au mot. Mais oui bien sûr, cette Amérique latine est encore une terre vierge pour l’aviation ou presque. Le voilà le grand dessein de sa vie. En octobre 1920, elle rallie l’Argentine, apportant dans ses valises son Caudron G.3. Elle effectue alors des tournées acrobatiques et épate le public sud-américain. Cependant, au cours de ses vols, elle scrute à l’horizon de grandes montagnes qui l’intriguent. Certaines des cimes atteignent plus de 6 000 mètres, voire 7 000 mètres. Aucune femme mais aucun homme aussi ne s’est aventuré encore parmi ces reliefs majestueux. Franchir la Cordillère des Andes serait une prouesse unique. Alors, notre héroïne se persuade qu’elle peut tenter le défi. Elle prend des renseignements, étudie des voies de passage, se plonge dans la météorologie. Son avion Caudron plafonne à 4 300 mètres. Il n’a une puissance que de 80 chevaux. La traversée semble tout de même plus qu’audacieuse, terriblement périlleuse plutôt, d’autant qu’elle sait qu’elle va devoir être confrontée à des vents et à des températures extrêmes. Adrienne est pourtant déterminée. Elle veut prouver que son Caudron n’est pas une “guimauve”. La presse en Argentine s’impatiente. Un élan populaire immense pousse maintenant la Française à réaliser l’exploit. Son mécanicien, Duperrier, se démène comme il peut pour apporter des améliorations à l’avion.

Un mois avant son départ, une femme du coin, un peu médium, se présente devant elle et lui souffle à l’oreille: “Vous réussirez si, après avoir vu un lac en forme d’huître, vous laissez les vallées qui se présentent à droite pour virer à gauche sur les montagnes.” Adrienne écoute poliment mais demeure sceptique, prenant son interlocutrice pour une déséquilibrée. Le 1er avril 1921, c’est le grand jour. Elle s’envole depuis Mendoza à 6h15 du matin, direction Santiago, la capitale du Chili. Son mécanicien est tout ému, pensant perdre à tout jamais son aviatrice. Adrienne, en vol, est submergée par la beauté que lui offre la chaîne montagneuse, un royaume inhabité, un refuge seulement pour les grands condors. Escaladant les paliers d’altitude progressivement, elle se contente pour l’instant de suivre la vallée contemplant sur les côtés les aiguilles de cristal que forment les sommets de la Cordillère.

Puis, au loin, au sol, elle perçoit une lueur qui brille d’un grand éclat. Elle n’en revient pas. Ce que lui a donc dit la médium est vrai. Il y a bien là un lac qui a la couleur et la forme d’une huître. Adrienne décide ainsi de suivre les conseils de cette femme, abandonne la vallée et prend à gauche du lac. Devant elle, un mur immense se présente, infranchissable. Elle le longe, attendant désespérément d’apercevoir la brèche promise par la médium. De longues minutes s’égrènent lentement jusqu’à ce que d’un coup, la montagne s’incline brusquement devant la déesse Adrienne Bolland. Voilà le point de passage, le salut tant attendu. Elle pousse son avion au maximum de ses capacités, lui fait franchir un col à plus de 4 200 mètres et après 4h15 d’un vol épique, se pose en douceur à Santiago. A 25 ans, elle devient à jamais le premier pilote à vaincre la Cordillère des Andes, une performance inimaginable à l’époque. Sans plan, ni instrument de navigation, pourvue d’une simple boussole, recouverte de mille tissus encombrants pour la protéger du froid, Adrienne Bolland a réussi l’impensable. Portée en triomphe à son atterrissage, l’ambassadeur de France manque à l’appel. Il croyait à un poisson d’avril !

Désormais, apercevoir Adrienne Bolland dans le ciel devenait une attraction pour toute une population qui se déplaçait de meeting en meeting pour saluer ses passages et acrobaties aériennes. Après avoir contribué à l’émergence de l’industrie aéronautique en Amérique du Sud, elle revient en France et établit un record incroyable: celui d’avoir enchaîné 212 loopings en 72 minutes ! Son succès sud-américain la porte encore pour de longues années. Elle rejoint aussi les combats féministes de la militante Louise Weiss et accompagne les premiers succès de plusieurs autres aviatrices célèbres comme Hélène Boucher et Maryse Bastié.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, elle s’engagera dans la Résistance et sera chargée, avec son mari, de trouver des terrains pour l’aviation des Forces françaises libres. Après la guerre, elle devient enfin ambassadrice de la compagnie Air France, et continue à transmettre le virus du pilotage aux plus jeunes. Adrienne Bolland s’éteint le 18 mars 1975 à Paris.

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