Aux origines de la Patrouille de France

Nous sommes le 17 mai 1953 sur le tarmac de l’aérodrome de Maison-Blanche, à quelques kilomètres à l’est d’Alger. Il y a une émulation particulière depuis le début de la matinée. Pas moins de 50 000 personnes ont fait le déplacement. Le public est curieux d’assister - pour un grand nombre, c’est la première fois - à un show aérien. Ce jour-là, sont en effet réunies les meilleures patrouilles acrobatiques du monde.

Les célèbres Skyblazers américains sont au rendez-vous. Ce sont eux les As depuis des années. Ils dominent de la tête et des épaules toutes les manifestations aériennes, et ce même sur les terrains d’aviation européens. Parfois, ils sont même classés hors concours, tellement leur niveau se situe au-dessus de toutes les autres formations. Les Anglais et les Italiens ont du talent, certes, mais ils ne rivalisent pas encore avec les pilotes américains.

Pourtant, ce jour-là, le public, un tantinet chauvin, - l’Algérie est encore une colonie française - attend de pied ferme une autre patrouille, celle des pilotes de combat français de la 3e escadre de chasse basée à Reims. A sa tête, nous retrouvons le commandant Pierre Delachenal. Accompagné de ses trois coéquipiers, il vient de traverser la Méditerranée à bord du Thunderjet, un avion de chasse à réaction cédé par les Etats-Unis à la France au titre du plan d’aide militaire en faveur des pays membres de l’Alliance atlantique.

Les quatre pilotes français avaient participé un an auparavant au meeting de Lyon. Ils n’avaient bénéficié que de quinze jours pour se préparer et avaient fait bien pâle figure face aux Skyblazers. Le commandant Delachenal fut frustré et déterminé à faire mieux.

Avec ses hommes, pendant un an, il s’entraîne à bloc. L’état-major lui donne carte blanche. L’Armée de l’air passe un contrat moral avec son équipe : il s’agit de représenter la France, cette nation phare de l’épopée aéronautique mondiale, avec panache et dignité.

Le commandant Delachenal étudie de près toutes les possibilités que lui offre le Thunderjet. Il scrute de près aussi le travail des autres patrouilles, si bien qu’il peaufine un spectacle où le public aura des sensations garanties. Sa stratégie : des virages serrés pour permettre aux avions de se présenter le plus souvent possible face au public ; voler plus bas que les autres pour que le public puisse apercevoir les avions de plus près. Il met enfin au point une figure spectaculaire : un éclatement de la formation à la verticale aux quatre points cardinaux qui se poursuit par quatre retournements simultanés pour aboutir au croisement des aéronefs deux par deux, avec un décalage de seulement quelques mètres, ce qui donne l’impression d’une percussion entre les avions. L’effet est garanti tant la figure semble risquée. Même l’état-major américain a interdit à ses pilotes d’exécuter cette acrobatie.

Ce 17 mai 1953, la foule est ébahie par la prestation française. Le commentateur du meeting, Jacques Noetinger, n’en revient pas. Au micro, il lance : “Formidable Patrouille de France !”. Le nom est lâché et l’Armée de l’air l’entérine en septembre. La Patrouille de France est donc née sous le soleil d’Alger devant un public conquis et des Américains stupéfaits.

L’aventure de la Patrouille de France peut débuter. Elle ne sera pas un long fleuve tranquille, hésitante même à ses débuts, et sur le point de disparaître au début des années 1960. Pourtant, tout le monde comprend rapidement que la PAF, comme on l’appelle, ce n’est pas un cirque destiné à faire plaisir à quelques pilotes en mal de sensations fortes. C’est au contraire un emblème de la France, une vitrine de l’excellence de notre aviation de chasse, et un outil de rayonnement, capable de peindre tous les cieux du monde de bleu, de blanc et de rouge. Depuis plus de soixante-dix ans, la Grande Dame, comme on l’appelle également, est le symbole de la maîtrise du ciel par la France.

Précédent
Précédent

Lydia Litviak, la rose de Stalingrad

Suivant
Suivant

Carlo de Rose, le père de l’avion de chasse