Lydia Litviak, la rose de Stalingrad
Nous sommes le 12 septembre 1942, au plus fort de la plus grande bataille militaire de l’histoire, Stalingrad. A l’est de la ville, à une dizaine de kilomètres, se situe un des nombreux aérodromes militaires de campagne, l’aérodrome n°34. Des dizaines comme celui-ci ont été construits à la hâte sur la rive est de la Volga pour tenter de riposter face aux assauts de la Luftwaffe.
Trois semaines plus tôt, le 23 août 1942, à 15 heures, le général allemand von Richthofen a envoyé mille deux cents avions, les terribles Stuka et leurs sirènes hurlantes, ainsi que les bombardiers Heinkel 111 et Junkers 88 larguer d’immenses chapelets de bombes sur la ville de Stalingrad, lançant ainsi la première phase de cette bataille géante de la Seconde Guerre Mondiale.
Aux abords de cet aérodrome n°34, un chasseur russe, un Yak, le plus célèbre avion de chasse des forces aériennes russes, tangue pendant son approche vers la piste d’atterrissage. Le pilote semble désorienté, effaré par ce qu’il constate depuis son cockpit, à savoir d’immenses colonnes de fumée noire qui s’échappent d’une ville de 600 000 âmes transformée en chaudron ardent.
Il n’y a évidemment pas de quoi être serein lorsqu’on débarque de loin dans ce décor apocalyptique. Le pilote de chasse réussit néanmoins à se poser, à s’extraire de la carlingue et à se diriger vers le poste de commandement où c’est la cohue. De grosses voix retentissent. Des gradés s’écharpent sur la direction des opérations à mener. Le pilote, imperturbable, commence à se défaire de son imposante tenue d’aviateur, sans se faire remarquer.
Pourtant, au fur et à mesure de ce dépouillement, les voix s’éteignent. Apparaît alors une créature unique en cet endroit, une créature toute frêle, toute menue, tout petite, un mètre cinquante à peine et un visage tout rose, couvert de boucles blondes, réhaussé de pommettes saillantes, et laissant percer des yeux gris bleu. C’est un visage de poupée, de poupée russe évidemment. Les officiers présents n’en reviennent pas. Ils ont bien affaire à une femme. “Bonjour, je suis le lieutenant Litviak, votre nouveau pilote.”, dit-elle d’un ton très naturel. Lydia Litviak, du haut de ses 21 ans, est déjà considérée comme une pilote chevronnée mais les militaires en face d’elle ne le savent pas encore.
Dès l’âge de quinze ans, Lydia cherche à piloter. L’aviation est sa passion. Grâce à sa grande ténacité, elle réussit à prendre des cours et à obtenir sa licence. Lorsque le 22 juin 1941, Adolf Hitler lance l’opération Barbarossa contre l’URSS, Lydia est comblée. Elle est devenue instructrice de vol. A Moscou, devant un jeune public de l’Union des jeunesses léninistes communistes, elle émerveille ceux qui sont piqués de curiosité pour l’aviation en enchaînant des figures de voltige en rase-mottes. Mais déjà, à la Stavka, l’état-major soviétique, l’inquiétude est palpable. L’aviation militaire russe sort exsangue de ces premiers jours de conflit face à l’Allemagne. Sans une aviation efficace, l’Armée rouge risque d’être terrassée. Il faut des renforts de toute urgence.
A 29 ans, Marina Raskova, auteur d’un exploit majuscule quelques années plus tôt dans les cieux russes en établissant un record de distance, joue carte sur table, et s’adresse directement à Staline : “Camarade ! Notre glorieuse nation est assiégée par l’ennemi nazi et nous n’avons pas assez de pilotes pour nous défendre dans les airs. Laissez-moi former un régiment de femmes pilotes et je le commanderai !”, dit-elle. Le camarade Staline n’en demande pas tant. Le 9 octobre 1941, il signe le décret autorisant la création d’un régiment en le plaçant sous l’autorité du commandant Raskova.
Apprenant la nouvelle, Lydia fait acte de candidature immédiatement, au grand désespoir de sa mère pour qui piloter était déjà une folie mais alors voler pour combattre la terrible Luftwaffe, cela lui fait littéralement froid dans le dos. Lydia a 20 ans et elle quitte son foyer sans même se retourner.
Marina Raskova est en train de composer trois régiments d’aviation entièrement féminins, un pour les bombardements de jour, un autre pour ceux de nuit et le dernier réservé à la chasse. Evidemment, c’est ce dernier le plus prestigieux, celui qui suscite toutes les convoitises et l’appétit de Lydia Litviak. Une dure sélection l’attend donc sur la base aérienne d’Engels, à quatre cents kilomètres au nord de Stalingrad, une ville encore paisible à cet instant de la guerre.
Près de mille jeunes filles sont regroupées sur cet aérodrome militaire. Elles découvrent un lieu glacé, des baraquements sinistres, une hygiène de vie sommaire, tout ce qui va constituer leur nouvel environnement pendant un entraînement de six mois. “Ne croyez pas un seul instant que vous serez privilégiées. Ici, vous êtes des militaires comme les autres !”, hurle la commissaire politique chargée de les accueillir.
Lydia, ayant déjà fait preuve d’une grande habileté au pilotage, peut directement s’entraîner sur un Yak-1, un chasseur rapide. Seulement, les officiers connaissent la fougue de la jeune aviatrice. Ici, il n’est pas question de jouer au casse-cou. L’entraînement doit être parfaitement orchestré, maîtrisé, huilé de bout en bout. Avant même d’entreprendre un vol solo, elle doit apprendre à décoller et reposer son appareil dans le même temps et répéter cet exercice des dizaines de fois parce que l’avion de chasse en question est un véritable pur-sang. Une fois ce premier test réussi, elle peut enfin s’élancer dans le ciel pour attaquer la deuxième phase d’entraînement, celle-ci bien plus redoutable. Un pilote aguerri l’entraîne alors dans les nuages pour tester sa capacité de résistance. Comme le décrit l’auteur Marie-Laure Buisson dans le portrait qu’elle a fait d’elle dans son ouvrage Femmes combattantes, Lydia est pourchassée par son instructeur qui ne cesse de l’étourdir dans des manœuvres spectaculaires et qui finit, chaque fois, par gagner le duel. Chaque fois, sauf le dernier jour de l’entraînement. Cette fois, pile à temps, c’est l’élève qui dépasse le maître. La voilà sélectionnée pour le front. Un mois plus tard, elle part conquérir, la fleur au fusil, ou plutôt la fleur au canon, ses premiers faits de gloire, en défendant la région de Saratov, au nord de Stalingrad.
Lydia écrit très vite sa légende, à tel point qu’en septembre, alors que Stalingrad devient une ville martyre, le Stavak décide de l’envoyer dans un régiment de chasse masculin. Elles ne sont que deux femmes à s’être ainsi illustrées, elle et Katia Boudanova, une autre redoutable pilote. Les deux jeunes femmes se sont très vite liées d’amitié. Nous revoilà donc ce 12 septembre 1942, quand Lydia se présente à l’aérodrome militaire de campagne n°34. Le colonel, qui dirige la base, d’abord de marbre, en apercevant la pilote ébouriffant ses cheveux devant l’assistance masculine incrédule, s’emporte. « On m’envoie des donzelles alors que je dois gagner la guerre. » Pourtant lui-même a demandé des renforts. Nombre de ses pilotes sont déjà morts au combat. Mais composer avec des femmes, il en est hors de question. L’état-major a beau lui expliquer que Lydia et son amie Katia sont des combattantes hors pair, il ne veut rien savoir.
Ce duel improvisé ne ressemble plus à une partie de chasse, c’est un tango. Les deux pilotes semblent se tenir la main tellement leurs figures sont rapprochées. Une confiance mutuelle s’établit immédiatement entre eux. Ce sont deux pilotes de chasse, mais deux pilotes amoureux.
Un temps déboussolée, Lydia revient à la charge. Cette fois, le colonel est vraiment en colère quand Lydia le confronte à nouveau. C’est un autre jeune pilote qui doit s’interposer pour calmer les nerfs du colonel en demandant simplement à voir ce que valent vraiment ces deux jeunes filles aux commandes d’un Yak. Las, le colonel abdique et laisse le pilote s’occuper des deux recrues. Celui qui vient de réussir à faire descendre la température au PC de l’aérodrome n’est autre qu’Alexeï Solomatine, un véritable as de la chasse russe, que Staline a honoré en le faisant Héros de l’Union soviétique. Pour Lydia, il apparaît comme un ange à la chevelure blonde. Elle l’admire déjà et au moment où il lui propose un vol pour à nouveau tester ses aptitudes, Lydia, pourtant si fringante d’habitude, est submergée par le trac.
Cependant, dans les nuages, malgré les manœuvres très éprouvantes pour le corps que lui impose Alexeï, Lydia se libère. Ce duel improvisé ne ressemble plus à une partie de chasse, c’est un tango. Les deux pilotes semblent se tenir la main tellement leurs figures sont rapprochées. Une confiance mutuelle s’établit immédiatement entre eux. Ce sont deux pilotes de chasse, mais deux pilotes amoureux. Désormais, ils ne se quittent plus, s’envolent quasiment toujours en tandem. L’un et l’autre se couvrent quand l’un est pris en chasse par un Messerschmitt ou un Focke-Wulf allemand. Lydia se transforme en lionne quand il s’agit d’attaquer ceux qui osent déclencher leurs canons sur le Yak de son cher et tendre. Ensemble, ils deviennent redoutables et Lydia décroche ses premières victoires.
Le petit père des peuples apprend les exploits de la jeune femme de 21 ans. Il tient à en faire un sujet de sa propagande. Très vite, dans chaque foyer russe, se dresse une affiche de Lydia Litviak. Le peuple russe reprend un peu espoir à mesure que l’offensive allemande s’essouffle dans les ruines de Stalingrad et à l’aune des combats aériens remportés par Alexeï et sa partenaire. Bien qu’elle ait une passion pour les fleurs, qu’elle ait pris l’habitude de voler avec un petit bouquet de marguerites, rien ne pousse sur ce sol gelé. Elle se console en faisant peindre des roses blanches sur le nez de son avion à chaque fois qu’elle descend un Allemand. Bientôt, la carlingue se couvre de roses et la patrie russe se met à surnommer Lydia la Rose blanche de Stalingrad. Mais cette réputation n’est pas sans conséquence. Les Allemands lisent la presse soviétique. Ils comprennent qu’abattre des héros de l’Armée Rouge, peu importe qu’ils soient des femmes, représente le meilleur moyen de saper le moral de la population. Lydia devient une cible de choix.
Au début du printemps 1943, lors d’une énième partie de chasse contre des bombardiers allemands, elle est victime d’un tir qui l’atteint à la jambe. Dans un éclair de lucidité, elle réussit miraculeusement à poser son appareil avant de s’évanouir. Après avoir été opérée en urgence dans un hôpital de campagne, elle est envoyée en permission à Moscou pour reprendre des forces auprès des siens. Ce n’est déjà plus la même jeune femme à l’humeur joviale. Elle a payé le prix de l’engagement dans la guerre et a appris avec douleur la mort de son héroïne, Marina Raskova, en mission aérienne. Pourtant, un seul objectif l’obsède : revenir auprès de son amoureux et prouver qu’elle peut voler encore.
Le régiment de chasse l’accueille à nouveau en mai après trois semaines de repos mais Alexeï est sous le choc. Le colonel Boranov commandant la base s’est tué lui aussi au combat. Malgré tout, rassemblant tout son courage, elle se porte volontaire le lendemain de son retour pour mitrailler un ballon d’observation allemand. Lydia brille une nouvelle fois. Le 21 mai 1943 est une journée bien ensoleillée. Elle a retrouvé son sourire après de nouvelles missions récompensées par des victoires sur la Luftwaffe. Elle partage des moments de joie avec son amie Katia et sa mécanicienne, Ina. L’herbe grasse qui recommence à pousser aux abords de la piste laisse fleurir quelques marguerites, de quoi se fabriquer un joli petit bouquet pour de prochaines aventures célestes. Son chevalier servant est en vol, juste au-dessus de sa tête. Il teste un nouvel arrivant dans un ballet aérien que connaît désormais par cœur Lydia. Mais alors qu’il s’approche très près du sol, son Yak ne répond plus. Il décroche au moment de vouloir remettre les gaz et s’écrase d’un coup. Le cœur de Lydia semble s’arrêter. Ils avaient projeté de se marier. La voilà dévastée par la tristesse.
Désormais, elle n’est plus que seule dans le ciel russe avec une rage redoublée de descendre des Nazis. A la fin du mois, elle obtient une dixième victoire de prestige face à un as de la Luftwaffe. Le pilote a réussi à sauter en parachute et est fait prisonnier. Lydia l’apprend et se précipite pour lui montrer de quel bois elle se chauffe. Mais lui, rouge de colère, ne peut pas croire qu’il vient d’être abattu par une femme. Pourtant, quand elle lui livre des détails du combat que lui seul peut connaître, sa mine est déconfite. Lydia tient là sa plus grande fierté. Toutefois, Lydia est désormais nerveuse, presque irascible sur le front. Plus grand-chose ne la met en joie depuis qu’elle a perdu son amoureux. Fin juillet 1943, sa grande amie Katia Boudanova ne revient pas d’un combat. Encore un deuil terrible qui l’isole un peu plus.
Le 1er août 1943, alors envoyée dans le Donbass, elle effectue une mission pour détruire un essaim de bombardiers. Son coéquipier la voit disparaître dans les nuages en approchant à grande vitesse de l’escadrille ennemie. Elle n’a pas repéré l’escorte de Messerschmitt qui fond sur elle. La rose de Stalingrad est coupée. C’est seulement en 1990 que Gorbatchev la décore de l’Ordre des Héros de l’Union soviétique, une citation qui la place à un rang égal à celui de son amoureux, Alexeï Solomatine.

