L’histoire du premier raid aérien sur Berlin est française

Comment définir le panache à la française ? Sans doute à travers ce raid aérien méconnu et pourtant si brave alors que la France est sur le point d’annoncer sa défaite face à l’Allemagne nazie.

Nous sommes au début de juin 1940. Les troupes d’Adolf Hitler ne cessent de progresser en Europe de l’Ouest. En France, ce blitzkrieg provoque une débâcle sans précédent. Les populations civiles se massent sur les routes et entament un long et éprouvant exode vers le sud de la France.

Le 3 juin, pour la première fois, les alentours de Paris, la capitale, sont bombardés par la Luftwaffe. Des Dornier 17, Heinkel 111 et Junkers 88, protégés par des chasseurs Messerschmitt, mènent des raids d’envergure pour détruire au sol des unités de l’armée de l’Air française. Le commandement français, bien que constatant la nette supériorité de l’armée allemande, veut prendre sa revanche. Le pari est audacieux : frapper la capitale du IIIe Reich en son cœur. Au début de cette guerre, Goering et Goebbels ont pourtant juré que Berlin ne serait jamais bombardée. Ils vont être démentis par l’audace d’un équipage de de l’aéronautique navale française.

Les forces aériennes françaises sont à cet instant dans un très mauvais état, notamment en ce qui concerne les bombardiers. 420 appareils sont engagés entre le 10 mai et le 25 juin 1940 mais 370 sont mis hors de combat. Or, pour frapper Berlin, il faut être capable de réquisitionner des bombardiers avec un très long rayon d’action. La mission ne s’avère pas simple. L’état-major se replie sur le Farman 223.4, un avion qui est normalement destiné aux liaisons postales transatlantiques de la compagnie Air France. En 1939, l’armée de l’Air n’en a pas voulu parce qu’elle le jugeait trop lent. Toutefois, la Marine l’a utilisé dans le cadre de patrouilles maritimes pour repérer des cuirassés allemands qui s’en prenaient à des convois commerciaux dans l’Atlantique. Seulement trois modèles ont été produits, le Camille Flammarion, le Verrier et le Jules Verne.

Alors que l’offensive allemande débute le 10 mai 1940, l’armée envisage de les utiliser pour des missions de bombardement ou de mouillage de mine. Mais il faut alors totalement les transformer, en les équipant notamment avec des réservoirs d’essence supplémentaires, des lance-bombes et une mitrailleuse de défense. Avec ces équipements, difficile pour cet appareil de dépasser les 200 km/h. Il devient une proie facile pour la chasse allemande. Il est recouvert d’une peinture sombre et est privilégié pour les missions de nuit afin de lui donner une chance de passer inaperçu. Seul le Jules Verne est prêt au mois de mai 1940. Stationné à Lanvéoc, dans le Finistère, le Jules Verne effectue à sept reprises, au cours du mois de mai, des missions de bombardement sur Aix-la-Chapelle, Anvers, la digue de Walcheren et sur le terrain d’aviation de Flessingue.

C’est ainsi que le 6 juin, trois jours à peine après les frappes allemandes sur la région parisienne, l’équipage du Jules Verne reçoit l’ordre d’attaquer Berlin. La mission s’avère pour le moins risquée puisqu’un seul appareil est désigné. Il ne peut être escorté par des chasseurs parce que ces derniers ont un rayon d’action trop faible. Il est décidé qu’il empruntera un long itinéraire au-dessus de la Manche et de la mer Baltique afin d’éviter de traverser le territoire allemand pendant une trop longue durée. L’équipage est composé du capitaine de corvette Daillière, commandant, de l’enseigne de vaisseau Comet dans le rôle du navigateur, du maître principal Yonnet au poste de pilotage, des maîtres Corneillet (mécanicien) et Scour (radio) et du second-maître Deschamps au poste de mitrailleur et bombardier. Le lieutenant de vaisseau Menvielle, qui a préparé la mission, se joint également à l’équipage.

Le Jules Verne décolle le 7 juin à 15 h 30 depuis la piste de Mérignac, près de Bordeaux, la piste étant plus longue que celle de Lanvéoc, ce qui lui permet de prendre son envol avec plus de facilité dans la mesure où sa cargaison de bombes et ses réservoirs de carburant le rend largement plus lourd que d’habitude. Il fait route ensuite au nord, dépasse Ouistreham, longe le Pas-de-Calais, les côtes de la Belgique, de la Hollande puis met le cap à l’est. Il survole ensuite le Danemark et pénètre en Allemagne depuis Rostock, pile au nord de Berlin. Il lui reste quarante minutes de vol jusqu’à la capitale allemande. L’objectif est de bombarder les usines Siemens situées dans la banlieue nord. L’enseigne de vaisseau Comet raconte le déroulement des opérations: “Nous exécutâmes alors les manœuvres prévues au-dessus de la ville : plusieurs passages en désynchronisant les moteurs pour faire croire que nous étions plusieurs avions… Cela devait permettre au communiqué français du lendemain que Berlin avait été bombardé par une “formation de l’aéronautique navale”, de façon à faire croire aux Allemands que nous avions plusieurs appareils capables de missions de ce genre.

L’appareil n’a pas retenu l’attention de la défense allemande, celle-ci pensant qu’il s’agissait d’un avion de la Luftwaffe revenant de patrouille. Cinq bombes importantes sont larguées sur les usines ainsi que les bombes incendiaires lancées à la main. Un deuxième passage est nécessaire pour larguer trois autres bombes placées sous le ventre de l’appareil. Alors que les usines sont en feu, la DCA allemande se réveille, les chasseurs aussi. Mais le Jules Verne échappe aux tirs et à la chasse ennemie. Il lui faut tout de même parcourir encore 800 kilomètres jusqu’à Orly afin de se réapprovisionner en essence, pour enfin revenir à Lanvéoc, après 13 heures et 40 minutes de vol.

« Les petits copains qui ont écrit de si belles vacheries pour Hitler vont être contents, leurs compliments ont été livrés à domicile... Je tiens ma ligne de vol en serrant les dents et transpire comme un bœuf sous ma combinaison... au-dessous de nous des choses brûlent... Je suis transporté par une jubilation profonde ; enfin, pour une fois, pour la première fois même de son histoire, Berlin vient d’en prendre une bonne pincée, et c'est un avion français, ce brave «Jules», le nôtre, qui lui a fait cette distribution !...», racontera le pilote Yonnet.

Tout au long du mois de juin, le Jules Verne effectue de nouveau des bombardements en Allemagne et en Italie. Le raid français sur Berlin est ainsi le premier mené par les forces alliées sur la capitale allemande. C’est le raid du panache, car à cette date, nous savons que la France est sur le point de capituler. Il ne modifie en rien le cours de la guerre mais remonte le moral des troupes et envoie surtout un signal, celui d’une France qui a de l’audace à revendre jusqu’au bout et qu’elle détient dans ses rangs des hommes qui seront toujours capables de laver son honneur.

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