Le raid Doolittle : comment une poignée de pilotes américains a lavé l’affront de Pearl Harbor
Ce 7 décembre 1941, à Hawaï, il n’est pas encore dix heures, quand la baie de Pearl Harbor est dévastée par les flammes. En moins de deux heures, et en deux vagues successives, des centaines d’avions de chasse, bombardiers et torpilleurs, envoyés depuis six porte-avions sur les dix que compte la marine japonaise, viennent de terrasser la puissante flotte américaine du Pacifique. L’amiral Yamamoto, le commandant en chef de la flotte nippone, a réussi son coup. L’effet de surprise est total. Il avait dit de cette base américaine qu’elle constituait « une dague pointée sur le cœur du Japon ».
Le lendemain, devant le Congrès, le Président américain Roosevelt prend brièvement la parole : « Hier, 7 décembre 1941, date qui restera marquée par l’infamie, les Etats-Unis d’Amérique ont été soudainement et délibérément attaqués par les forces navales et aériennes de l’empire du Japon. »
Si l’attaque est une réussite quasi-totale sur le plan tactique, Yamamoto craint avoir réveillé un géant endormi. Il ne se trompe pas. Dans la foulée de l’attaque de Pearl Harbor, Roosevelt déclare la guerre au Japon mais médite déjà une revanche capable d’atteindre à son tour le moral du peuple japonais et de faire trembler l’empire d’Hirohito.
En réalité, en cette veille de l’année 1942, ce n’est plus Pearl Harbor, la dague pointée sur le cœur du Japon, mais une opération montée en un temps record et dans le plus grand secret. Cette opération, c’est le raid Doolittle.
Pourtant, le Japon est encore maître de son destin à l’hiver 1942. L’empire est une pieuvre qui ne cesse d’étendre ses tentacules sur le Pacifique. Les Etats-Unis, l’empire britannique et les Pays-Bas n’ont cessé de battre en retraite depuis le 7 décembre 1941. Les Américains ont abandonné des régions importantes des Philippines, ont perdu Guam, ont admis leur défaite sur l’île de Wake. Pire encore, ils se préparent, après Hawaii, à être attaqués directement sur la côte Ouest. L’onde de choc de Pearl Harbor est donc immense.
La détermination de Roosevelt à laver l’affront de Pearl Harbour n’en est qu’accentuée. Tout l’état-major politique et militaire du pays est au diapason derrière son Président. L’opération, prévoyant un raid au-dessus de l’archipel japonais réunit ainsi toutes les composantes militaires, marine, armée de terre, et force aérienne.
L’idée originelle revient au Capitaine Francis S. Low, un officier des opérations de l’état-major de l’US Navy. C’est lui qui pense que le meilleur moyen de frapper le Japon sur son sol serait de faire décoller des bombardiers des Forces aériennes de l’Armée des Etats-Unis depuis un porte-avions. Il échafaude ce plan avec un autre capitaine, Donald B. Duncan. Les deux hommes font partie de la garde rapprochée de l’amiral King, le commandant en chef de la Flotte américaine. Les Etats-Unis ne disposent pas en effet de bases suffisamment proches du Japon pour l’atteindre directement, sachant que les rayons d’action de ses avions sont limités. Mais jamais dans l’histoire militaire, des bombardiers n’ont décollé d’un porte-avions. L’idée paraît donc sacrément culottée.
Le lieutenant-général Henry Arnold, qui commande les forces aériennes, doit choisir un chef capable de préparer au mieux cette opération. Il se tourne alors vers un pilote qui a fait son retour dans l’armée à l’aube de la guerre, le lieutenant-colonel James Doolittle. Arnold le connaît bien. C’est un membre très proche de son état-major personnel. Il connaît ses états de service et le rôle qu’il a eu pour renforcer le rôle stratégique de cette arme qu’est l’aviation militaire dans les guerres modernes.
A 45 ans, Jimmy, comme il se fait appeler, sait qu’il s’engage dans une opération à hauts risques. Pour envisager de bombarder le Japon, il faut que la flotte se rapproche assez près des côtes de l’archipel. C’est une façon idéale de se faire repérer et de perdre de nouveaux bâtiments, de quoi fragiliser encore plus la flotte du Pacifique lourdement atteinte à Pearl Harbor. Toutefois, l’idée du capitaine Low offre une solution intermédiaire. En faisant décoller des bombardiers, qui ont des rayons d’action plus importants que des chasseurs, la force aéronavale n’aurait pas besoin de se rapprocher trop près des côtes ennemies. Encore faut-il réussir la prouesse de faire décoller des bombardiers depuis un pont d’envol très court. Et quel bombardier choisir surtout ? Certains ont des envergures bien trop importantes. Le choix se porte sur le B-25 Mitchell, un bombardier moyen de construction récente et dont les performances de vol sont très appréciées par les pilotes. Seul hic : une fois après avoir décollé, ces bombardiers sont incapables de revenir se poser sur le porte-avions. Ils ne sont pas équipés de crochet d’appontage et de toute façon, l’approche semble trop risquée pour des aéronefs de cette dimension. Faut-il atterrir en Russie ? Il en est hors de question, l’Union soviétique ayant signé un pacte de non-agression avec le Japon. Il ne reste qu’une option possible : atterrir en Chine mais suffisamment loin des territoires occupés par les Japonais, au risque sinon de se faire capturer.
Pour cela, il faut convaincre les Chinois. Tchang Kaï-chek, le dirigeant de la République de Chine, n’est pas enthousiaste. Il craint des représailles japonaises. L’état-major américain finit par le convaincre en lui promettant les bombardiers américains pour son armée après le raid. Désormais, l’opération, en tant que telle, peut être montée. Le plan d’origine de Duncan consiste à lancer les bombardiers à quelques 800 kms au large du Japon, depuis l’USS Hornet, le porte-avions flambant neuf de la marine américaine. Objectif : bombarder Tokyo et des sites industriels et militaires de premier plan. Doolittle ne veut pas en revanche que des cibles civiles soient atteintes, notamment le Palais impérial. Il craint de renforcer la haine des Japonais à l’égard des Américains.
Le scénario d’attaque est le suivant : les avions décollent juste avant la tombée de la nuit, bombardent de nuit, et atterrissent en Chine à l’aube. Ce plan est immédiatement approuvé par l’amiral King qui en informe à son tour le lieutenant-général Arnold le 17 janvier 1942.
C’est donc au tour de Doolittle d’entrer dans le feu de l’action. Après avoir soigneusement sélectionné les équipages, tous volontaires, il s’adresse à la compagnie aérienne Mid-Continent à Minneapolis, dans le Minnesota, pour prendre en charge la transformation des B-25. Parce qu’évidemment, il s’agit de rendre ces appareils les plus légers possibles pour leur permettre de décoller sur une distance très courte, tout en leur ajoutant des réservoirs de carburants pour augmenter leur autonomie.
L’entraînement peut commencer en mars depuis la base d’Eglin en Floride. Les équipages n’ont guère de temps pour se reposer. Il leur faut, en un temps record, apprendre à décoller avec des B-25 depuis le pont d’un porte-avions, effectuer un bombardement à basse altitude, naviguer de nuit, et s’entraîner au tir au canon.
Chester Nimitz, l’amiral commandant la flotte du Pacifique, décide que l’USS Hornet, seul, même entouré d’une escorte de croiseurs et destroyers, est trop faible. Il envoie donc une deuxième task force, dont le navire amiral est l’USS Enterprise, un second porte-avion qui va devenir bientôt l’emblème américain de la guerre du Pacifique. Deux task force sont maintenant sur les dents, la TF-18 avec l’USS Hornet et ses seize B-25, et la TF-16 avec l’USS Enterprise. C’est donc une véritable armada qui se prépare à attaquer Tokyo et d’autres localités environnantes. Le bombardement est prévu pour la date du 19 avril.
Le 2 avril, à 10h du matin, dans le brouillard de la baie de San Francisco, la force opérationnelle n°18 se met ainsi en route vers son objectif. Ce n’est qu’en haute mer que les équipages de la Marine apprennent qu’ils s’apprêtent à attaquer le Japon et sa capitale, Tokyo. Aussitôt, l’annonce comble d’enthousiasme tous les marins. Ils vont pouvoir venger leurs frères morts à Pearl Harbor.
Pendant la traversée, les cibles précises sont identifiées : des centrales électriques, des usines d’armement et de production aéronautique notamment. Les équipages repèrent aussi les potentielles positions anti-aériennes et apprennent les tactiques des chasseurs japonais. Les deux forces opérationnelles se rejoignent le 13 avril à 6h du matin. Elles ne constituent plus qu’une seule task force, la TF-16, sous la houlette du vice-amiral Halsey qui commande l’USS Enterprise. Quatre croiseurs et huit destroyers entourent les deux porte-avions vers le point de départ du raid.
Pendant ce temps, Doolittle et ses hommes s’affairent sur le pont du Hornet à une mission hautement symbolique. En 1908, des officiers de la marine américaine avaient reçus de la part de leurs homologues japonais, lors d’une mission diplomatique, des médailles de la marine impériale, afin de démontrer aux Etats-Unis que le Japon serait toujours un allié coopératif et loyal. Les marins de l’US Navy, devenus des vétérans, ont envoyé ces médailles à l’amiral Nimitz qui s’est dit qu’il était temps de les rendre avec intérêt au Japon. Les aviateurs du Hornet se mettent ainsi à les accrocher, non sans bouder leur plaisir, aux bombes qu’ils s’apprêtent à larguer sur Tokyo.
Le 18 avril, à 7h44, la mer est déchaînée, à tel point que des vagues se brisent jusque sur le pont d’envol du Hornet. A cet instant précis, des guetteurs du porte-avions repèrent à 9 kms de distance un navire sentinelle japonais, le Nitto Maru. C’est un bateau de pêche transformé en navire de guerre, équipé de mitrailleuses et d’un canon. Il appartient à la 5e flotte de Marine impériale japonaise qui forme un système d’alerte avancée de la défense de la patrie. Il vient de prévenir son vaisseau amiral qu’une force américaine naviguait en direction du Japon. Aussitôt, c’est le branlebas de combat pour la TF-16. La mission américaine est en passe d’être découverte par l’ennemi.
Il n’y a que deux options possibles : se replier ou lancer le raid. Halsey n’hésite pas une seule seconde. L’occasion de frapper le Japon est trop belle. A 8h, il donne l’ordre aux Marins de l’USS Hornet de préparer le décollage des B-25. Pourtant, la flotte se trouve à quelques centaines de kilomètres du site de lancement prévu. Les bombardiers vont-ils être capables de rallier la Chine ? Le message d’Hasley est cependant sans équivoque : « Lancez les avions. Au colonel Dooltittle et à ses vaillants équipages : bonne chance et que Dieu vous bénisse. » A ce moment-là, les équipages savent qu’ils risquent de perdre la vie dans cette mission. Toute l’opération originelle est effectivement remise en cause. Les pilotes vont devoir affronter des vents contraires, ce qui va augmenter la consommation de carburant. Ils vont attaquer en plein jour au lieu de la nuit, avec le risque d’être repérés de plus loin.
Le porte-avions s’oriente malgré tout face au vent pour faciliter le décollage. Les équipes du pont se ruent pour remplir des bidons d’essence supplémentaires. A 8h20, Doolittle est le premier à décoller. Les quinze autres bombardiers prennent leur envol durant l’heure qui suit. Les B-25 sont alors organisés en escadrilles de trois ou quatre appareils, chacune d’elles ayant pour mission d’attaquer des cibles précises à Tokyo ou dans d’autres villes des environs. Deux minutes après le lancement, Hasley, quant à lui, donne l’ordre à la flotte de remettre le cap sur Pearl Harbor. 80 hommes, cinq par avion, sont alors livrés à eux-mêmes, dans le ciel du Pacifique, et ce par très mauvais temps.
Quatre heures sont nécessaires pour atteindre les objectifs. A 12h30, les premières bombes américaines pleuvent sur les cibles japonaises. L’attaque est un succès quasi-total car la défense japonaise réagit très tardivement. L’artillerie anti-aérienne est désorganisée. Quelques chasseurs japonais pourchassent les bombardiers mais la puissance de leurs canons est trop faible pour causer des dégâts majeurs aux B-25. Certains équipages se payent même le luxe de descendre des avions de chasse japonais. Contrairement à la légende entretenue à travers le film Trente secondes sur Tokyo, chaque passage des escadrilles de bombardiers dure plutôt en moyenne trente minutes. Progressivement, la ville de Tokyo se couvre de fumée. C’est la stupeur au Japon. En tout début d’après-midi, les seize appareils se sont tous échappés de l’espace aérien censé être le mieux défendu de l’empire japonais. Malgré quelques frayeurs, les équipages sont miraculeusement sains et saufs. Le plus dur reste toutefois à venir parce que le carburant vient à manquer.
A 14h45, un communiqué de la radio japonaise tombe : « Des bombardiers ennemis sont apparus aujourd’hui au-dessus de Tokyo, peu après midi, pour la première fois de l’actuelle guerre en Asie de l’est. Des dégâts importants et révélateurs ont été infligés à des écoles et des hôpitaux et la population exprime une grande indignation. » Naturellement, le Japon emploie à grands renforts ses outils de propagande pour soulever sa population contre les Américains.
L’un des actes les plus courageux de toute l’histoire miliaire
Tous les avions de Doolittle s’écrasent près de leur destination chinoise, ou en amont, les équipages sautant en parachute. Tous, sauf un. Celui de York est obligé d’atterrir en Union soviétique malgré la consigne de ne pas se diriger vers ce territoire. Trois Américains, en tout, ont perdu la vie durant cette dernière phase du raid. Evidemment, les unités de l’armée japonaise se mettent aussitôt à la poursuite des équipages survivants. Surtout, ils s’en prennent très violemment aux civils chinois, comme le craignait Tchang Kaï-chek. Les représailles sont atroces. On parle de plusieurs centaines de milliers de civils tués, accusés d’avoir protégé les Américains.
Deux équipages, ceux des pilotes Farrow et Hallmark, sont malheureusement capturés alors qu’ils se trouvaient en territoire occupé par le Japon. En prison, à Tokyo, ils sont interrogés, torturés et contraints de signer des aveux stipulant que Doolittle a délibérément attaqué des cibles civiles. Ils sont ensuite envoyés à Shangaï dans une prison militaire et sont condamnés à mort. Trois d’entre eux, Hallmark, Farrow et Spatz, sont finalement exécutés le 15 octobre 1942. Les autres sont maintenus en prison dans des conditions de détention inhumaines. Ils survivent pendant trois longues années jusqu’à la fin des hostilités sauf second lieutenant Meder qui meurt de malnutrition le 1er décembre 1943.
Après ce raid, la première réaction d’Arnold, le commandant des forces aériennes, est mitigée : « Du point de vue d’une opération de l’Air Force, le raid n’a pas été un succès, car aucun raid n’est un succès quand les pertes dépassent les 10% et il semble désormais que probablement tous les appareils ont été perdus », écrit-il dans une note du 21 avril adressée à Roosevelt. Doolittle, qui a réussi à s’échapper des griffes japonaises, croit aussi en l’échec du raid. Il pense revenir au pays en vaincu et devoir même affronter une cour martiale. Il n’en est rien. Roosevelt savoure la réussite d’un tel raid, le premier de la part des Etats-Unis sur le Japon. Le jour de l’infamie est vengé. Jimmy Doolittle devient un véritable héros de guerre. Il est promu brigadier général le lendemain du raid et reçoit la Médaille d’honneur du Congrès.
Le Japon prend en effet conscience pour la première fois de sa vulnérabilité. L’armée japonaise décide de recentrer ses forces vers l’archipel, ce qui met un coup d’arrêt à son désir d’expansion dans le sud-ouest du Pacifique. Le Japon n’est plus sur l’offensive mais sur la défensive. Il se prépare à riposter à Midway pour couler cette Flotte américaine du Pacifique qui a osé s’attaquer à Tokyo. Cette bataille, avec à la clé une victoire américaine, sera le vrai tournant de la guerre.
Les aviateurs du raid de Doolittlle, eux, dont l’audace est désormais considérée comme « l’un des actes les plus courageux de toute l’histoire militaire » selon les mots de Hasley, allaient écrire, pour la plupart, de nouvelles pages glorieuses du combat aérien en bombardant l’Allemagne nazie dans le sillage de leur chef, Jimmy Doolittle.

