Avec l’escadrille des Tigres Volants
Nous sommes en 1941 en Extrême-Orient. Depuis près de cinq ans, l’armée impériale japonaise étend sa mainmise sur la Chine de Tchang Kaï-chek. Les villes chinoises sont tombées les unes après les autres. Le Japon s’apprête également à attaquer l’Indochine française et la Birmanie britannique. Rien ne semble arrêter les soldats de l’empereur Hiro-Hito. Les massacres de civils chinois sont également légion.
Les Nations de l’Occident observent avec inquiétude l’avancée inexorable du Japon mais le soutien aux Chinois demeure timide. L’URSS tente bien de contribuer à l’effort de guerre mais la situation, devenue inflammable sur son front de l’Ouest face à l’Allemagne d’Hitler, éteint rapidement son soutien, ce qui est confirmé par le pacte de neutralité nippo-soviétique signé le 13 avril 1941.
L’aide occidentale provient surtout en réalité des Etats-Unis. Il s’agit d’une aide bienvenue mais confidentielle. En 1937, un général de l’armée de l’air américaine, Claire Lee Chennault, qui vient de quitter le service actif, propose son aide auprès du gouvernement de la république de Chine. En juin, il devient le conseiller à l’aviation de Tchang Kaï-chek. L’armée de l’air chinoise n’est qu’embryonnaire. Tout reste à construire. Mais l’homme fort de la Chine a compris l’importance de se doter d’une force de frappe aérienne.
En 1940, mesurant à quel point la mission demeure complexe, Chennault demande de l’aide au gouvernement américain. Seulement, les Etats-Unis se déclarent neutres dans tous les conflits en cours, y compris celui-ci. Pourtant, le Président américain, Roosevelt, comprend l’intérêt majeur qu’il y a à soutenir une Chine débordée de toutes parts par le Japon. Il passe outre cette neutralité et autorise, sans laisser de trace écrite, l’envoi d’avions de chasse américains en Chine.
L’opération est réalisée dans la plus grande discrétion. C’est par l’entremise d’une société militaire privée, la Central Aircraft Manufacturing Company, spécialement créée pour l’occasion, que Claire Lee Chennault peut recruter quelques dizaines de techniciens et pilotes américains, des volontaires qui deviennent en quelque sorte des mercenaires bien décidés à combattre les Japonais aux côtés des Chinois.
L’opération prend de l’ampleur et une tournure légèrement plus officielle grâce à la loi Lend-Lease, adoptée le 11 mars 1941, qui autorise le Président des Etats-Unis à vendre ou céder du matériel à l’endroit d’un pays dont la défense est jugée vitale pour protéger les intérêts américains.
C’est ainsi qu’à la fin de l’été 1941, une escadrille américaine clandestine prend racine en Chine sous le nom de Premier Groupe de volontaires américains. Sa principale base est implantée à Kunming dans la province du Yunnan, dans le sud de la Chine. Une telle escadrille doit rugir et impressionner l’aviation japonaise. Elle prend alors le nom de « Flying Tigers », les « Tigres Volants », un groupe de chasse mythique tenu par une poignée de pilotes désirant faire « la chasse aux rats ». Vous avez compris qui sont les rats.
Cette épopée, je vous la raconte à travers la carrière d’un des as qui s’est illustré dans ses rangs, l’américain Robert Lee Scott.
Le 7 décembre 1941, l’Amérique est traversée par une onde de choc terrible. L’aviation nippone vient de couler presque intégralement la colossale flotte américaine du Pacifique à Pearl Harbor. Cela fait quatre ans que Scott est pilote-instructeur. Il juge cette activité monotone et surtout, qu’il serait bien meilleur instructeur après avoir combattu lui-même. Malgré des sollicitations envoyées à quasiment tous les quartiers généraux de l’armée de l’air, rien ne l’approche du combat. Il faut dire qu’il a déjà un âge avancé. Sa cause semble entendue jusqu’à un appel soudain venu de Washington. Au bout du fil, un colonel lui demande : « Avez-vous piloté un quadrimoteur ? » Scott répond sans hésiter : « Oui Monsieur ». Il n’en avait en réalité jamais piloté. Il avait seulement embarqué dans l’un de ces appareils. Mais l’occasion est trop belle. Il ne peut pas la laisser filer.
Le colonel en question s’appelle Caleb Haynes. Il est le technicien de l’aviation militaire qui a voué la plus grande partie de sa vie à faire du quadrimoteur une arme redoutable. Cette arme a pour surnom « la forteresse volante ». Il s’agit du célèbre B-17. Il est sélectionné avec quelques autres pilotes, formant un corps d’élite, pour convoyer des bombardiers jusqu’en Chine afin de frapper des cibles au cœur du Japon. La voilà enfin sa mission de rêve.
Sur son B-17, dont il apprend en très peu de temps toutes les ficelles, il fait inscrire en latin sur le fuselage cette inscription : « L’enfer tombant du ciel ». Les intentions de Scott et des huit hommes d’équipage sont claires : faire mal à l’empire nippon qui vient de mettre K-O l’Amérique. La mission n’est pas simple. Il faut d’abord franchir l’Atlantique, l’Afrique et le Moyen-Orient avant d’attendre à Karachi, qui appartient encore à l’Inde à l’époque, des instructions plus précises.
En arrivant à Karachi, assommé par un long voyage, Scott se retrouve assommé par une autre nouvelle. Le colonel Haynes lui annonce que la mission est terminée. Le 18 avril, quelques pilotes, commandés par le colonel Doolittle, ont en effet opéré un raid héroïque destructeur au cœur même de Tokyo. Les objectifs ne sont plus les mêmes. Fini le rêve de frapper le Japon sur ses terres. Scott et son équipage sont démoralisés.
Pourtant, il y a bien une mission à mener, celle de ravitailler l’armée chinoise et le groupe du général Chennault, en Birmanie où les Japonais avancent inexorablement. Pour Scott, c’est le premier contact avec les Tigres Volants, sans en faire partie cependant. Avec le colonel Haynes, il doit aménager de nouveaux terrains d’aviation pour élargir le champ d’action du corps aérien.
Il demeure bien décidé à demander directement au général Chennault son affectation au sein de son escadrille reconnaissable entre toutes, grâce aux gueules de requins peintes sur le nez des appareils. Le général, bluffé par tant de ténacité de la part de Scott, finit par lui confier un P-40. Il l’a enfin son chasseur. Il en est fier comme de sa première bicyclette. A ses yeux, c’est une vraie cartouche de dynamite ce zinc-là, ébloui qu’il est par ses lignes gracieuses, son fuselage effilé et ses ailes courtes. Entre ses mains, le P-40 s’apparente à un pur-sang qu’il faut tenir à chaque instant en vol. Mais Scott n’a pas encore rejoint les Tigres Volants officiellement. Depuis le nord-est de l’Inde, il est le seul à piloter un avion de chasse. Auprès du général Chennault, il a convenu qu’il allait harceler les Japonais en Birmanie, seul avec son P-40 qu’il baptise du nom de « l’Exterminateur. »
Au mois de mai 1942, il entre dans le plus beau mois de sa vie. Il réalise des sorties tous les jours et attaque en piqué des installations japonaises dans la Birmanie centrale, des blindés, des bombardiers au sol, des péniches et des colonnes d’infanterie. Il fait repeindre plusieurs fois par jour dans des couleurs différentes la casserole d’hélice de son appareil faisant croire ainsi aux Japonais qu’ils ont affaire à toute une escadrille de terribles P-40 alors qu’il est bien sûr tout seul. Un correspondant de guerre, apprenant ce haut fait d’arme, le surnomme alors « l’homme escadrille ».
Toujours plus audacieux, Scott demande à ce qu’on accroche sous son fuselage des bombes afin de causer plus de dégâts encore à l’ennemi. Il revient parfois de ses raids osés avec le fuselage perforé comme une passoire, les Japonais lui tirant dessus depuis le sol.
Il n’a qu’un regret : ne s’être encore jamais frotté à un combat aérien. La chance lui sourit enfin à l’été 1942. Depuis peu, après sept mois de combats aériens, l’escadrille des Tigres Volants est dissoute au sein du 23e groupe de chasse de la China Air Task Force commandée par le général Chennault, en lien direct cette fois avec les autorités américaines. Désormais, il s’agit pour les Etats-Unis de prendre le contrôle des opérations en Asie pour contrer l’impérialisme japonais. L’Amérique de Roosevelt ne se cache plus. S’appuyer sur l’expertise des Tigres Volants, qui ont déjà accroché à leur tableau de chasse cinquante avions japonais dans la défense de Rangoon en Birmanie, est une aubaine. Les emblèmes et la célèbre gueule de requin sont conservés tant la discrète escadrille a déjà en réalité marqué les esprits.
Le 31 juillet 1942, Robert Lee Scott, pilote donc désormais avec les Tigres Volants. A l’aube, il se trouve en vol au-dessus de hautes montagnes dans le coin de Kweilin (aujourd’hui Guilin), l’une des places fortes de la résistance chinoise face à l’oppresseur japonais. Au loin, Scott aperçoit un bombardier ennemi qui lui fonce droit dessus. Au dernier moment, il se rend compte que celui-ci est escorté également par deux chasseurs. Le général Chennault lui a donné ce conseil : ne jamais attaquer seul un bombardier protégé par la chasse. Mais il est trop tard. Il s’est rapproché trop vite. Un combat tournoyant s’en suit. Les chasseurs ennemis sont les redoutables Zéros. Scott leur mène la vie dure aux prix de folles acrobaties. Il réussit à faire rugir ses mitrailleuses, crachant plus de cent balles à la seconde, au moment propice pour foudroyer le bombardier. Il s’en prend maintenant aux deux Zéros qu’il arrive à endommager avant de se rendre compte ne plus avoir d’essence. Il doit repartir en toute hâte vers sa base, prenant le soin de disparaître dans les nuages pour se mettre hors de portée des chasseurs ennemis.
Il apprend plus tard que les deux pilotes de Zéros ont fait hara-kiri ayant perdu la face en laissant le bombardier qu’ils escortaient se faire abattre. Il s’agit de sa première victoire confirmée. Il en faut cinq pour obtenir le statut d’as. Scott ne mettra pas beaucoup de temps pour le devenir.
Depuis cinq mois, Scott a mis à rude épreuve son « Exterminateur ». Le zinc est perforé de partout. Pas moins de 200 impacts sont à décompter sur la carlingue. Continuer à voler avec serait du suicide. Le voilà contraint à regret de changer d’appareil pour un nouveau P-40 flambant neuf. Les mitrailleuses, elles, demeurent en bon état. Scott refuse d’en changer et les installent sur son nouvel avion. A ses yeux, elles sont l’âme de sa monture. Beaucoup de pièces de l’Exterminateur sont utilisées pour équiper pas moins de 18 autres P-40 en réparation, laissant Scott penser que son avion se réincarnait, en quelque sorte.
Fin septembre, Scott commande maintenant la protection de dix bombardiers. Cooper, le chef d’état-major du général Chennault, lui signale que les Japonais concentrent leurs forces au sein du port Victoria de Hong-Kong. L’objectif est donc de cibler le port pour détruire un maximum d’installations japonaises. Le raid est préparé dans le plus grand secret. Dans la matinée du 25 octobre, l’ordre est donné de décoller. Sept appareils de chasse escortent dix bombardiers. Hong-Kong est tombé un an avant aux mains des Japonais. Scott rêve depuis ce temps d’être parmi les premiers à voir une bombe alliée tomber sur la colonie britannique occupée par l’ennemi.
“Les Tigres Volants ont un principe absolu : l’attaque, rien que l’attaque. Ne jamais être sur la défensive.”
En se rapprochant de l’objectif, Scott aperçoit au sol de l’agitation depuis un aérodrome. Une nuée de Zéros s’apprête à décoller pour intercepter le raid américain. L’opération semble se corser. La DCA nippone commence à piquer le ciel de petits nuages blancs et noirs. Il faut habilement échapper à ces tirs d’artillerie. Les bombardiers se mettent à larguer leur chapelet de bombes sur l’objectif. Celui-ci est couvert de fumée. Les quais du port sont en feu. La mission semble être un succès total. Mais il faut réagir vite parce que le ciel devient infesté de Zéros. Les Flying Tigers les ont vu venir. Les pilotes américains sont donc prêts à leur sauter dessus. C’est quasiment un combat au corps à corps, les pilotes pouvant dévisager leurs adversaires. Scott et ses frères d’armes ne font pas dans la dentelle.
Cette date-là est un jour de gloire pour les Tigres Volants. Les alliés n’ont perdu qu’un bombardier et qu’un chasseur. Du côté de l’ennemi, nous décomptons 27 chasseurs abattus. Les Américains procèdent le même jour à deux autres bombardements parfaitement maîtrisés.
Les Tigres Volants ont un principe absolu : l’attaque, rien que l’attaque. Ne jamais être sur la défensive. Descendre l’ennemi avant qu’il puisse vous descendre. Ces Américains paraissent presque arrogants à être tant à l’offensive alors que leur nombre est résiduel. Ils font surtout preuve d’un certain culot et usent de toutes les ruses possibles pour piéger leurs adversaires.
Le plus gros bombardement intervient un mois plus tard, le 27 novembre. Les Américains font croire, depuis plusieurs semaines, qu’ils vont s’en prendre à nouveau à Hong-Kong. Les Japonais multiplient alors les patrouilles dans le ciel de la colonie britannique. Mais ce jour-là, ce sont 14 bombardiers accompagnés de 22 Curtiss P-40 aux gueules de requin qui se jettent sur le port de Canton, là où l’ennemi ne les attend pas. Des navires imposants, transportant eux-mêmes des avions de chasse japonais, sont coulés. Le succès est total. 45 Zéros ont attaqué, certes, mais bien trop tardivement. 29 sont abattus.
Les Tigres Volants enchaînent dès lors les succès, d’autant plus que les Américains et les Chinois ont mis en place un vaste réseau d’écoute permettant de prévenir les attaques japonaises. Les raids des bombardiers Mitsubishi sont systématiquement anéantis par les P-40. Certaines pertes sont à déplorer du côté américain mais elles se comptent sur les doigts des mains.
Ces succès, il faut le dire, ne changent toutefois pas le cours de la guerre. En cette fin d’année 1942, malgré les coups portés à l’ennemi, le Japon reste maître des principales ressources chinoises. Depuis six ans, les villes chinoises sont bombardées inlassablement par les forces japonaises. Le peuple chinois souffre mais reste stoïque. Les Tigres Volants sont pour lui un symbole, une étoile bienveillante qui le protège.
Un jour, Robert Lee Scott, devenu colonel, remarque un groupe de Chinois entourant son appareil orné de douze drapeaux japonais illustrant ses victoires confirmées. Leurs vêtements sont misérables. Il y a parmi eux des enfants qui ont l’air affamés et des coolies des rizières qui semblent assommés par la fatigue. Alors qu’il s’approche, il observe pourtant qu’ils arborent tous des sourires. Scott est maintenant à leurs côtés. Le groupe se met au garde-à-vous à la manière américaine et s’écrie : « Ding-hao ! », ce qui signifie « n°1 ! » en montrant du doigt les drapeaux japonais peints sur l’avion. Ils venaient de marcher vingt kilomètres à travers la jungle pour féliciter l’as américain. Pour Scott, cette scène vaut bien tous les combats qu’il endure depuis près d’un an.
L’issue du conflit va sa jouer maintenant sur l’océan Pacifique et au sein de ses îles, mais les Flying Tigers, qui auront abattu près de 300 avions ennemis en moins d’un an, ont réussi à rallumer un espoir en Chine. Le pays commence à peine à entrevoir une porte de sortie honorable du conflit.

